Face à l’histoire africaine au Musée des civilisations noires

"L'arbre de l'humanité" de 10,675 m de hauteur Crédit Photo : Kensio Akpo

Sept ans après le début des travaux sous le président Abdoulaye Wade, le ruban est coupé, jeudi 6 décembre 2018 par son successeur Macky Sall. D’une architecture monumentale inspirée notamment des cases rondes de Casamance, le Musée des Civilisations Noires de Dakar fait face au Grand Théâtre, aux portes de Dakar-Plateau. Reportage.

Quatre marches mènent à l’esplanade du bâtiment. A l’entrée, la sécurité. Comme dans les aéroports, les visiteurs sont priés de se débarrasser de tous leurs objets en métal (pièces de monnaie, portable, ceintures) pour un rapide contrôle au laser. Une fois cette étape passée, place à la visite. L’endroit est circulaire. La première exposition, « Afrique, berceau de l’humanité » retrace l’évolution de l’homme depuis sa « sortie d’Afrique jusqu’à sa colonisation du monde ». En plein centre du hall,  « L’arbre de l’humanité » accueille les visiteurs. C’est impressionnant.

Faite d’acier boulonné et découpé au laser, l’œuvre du Haïtien Edouard Duval-Carrié fait 10,675 mètres de haut. C’est une sculpture complexe en couches de l’arbre sacré du xamb, fruitier géant au centre des cérémonies sacrées à Dakar, Rufisque et Bargny qui joue un rôle symbolique dans le ndeup (cérémonie d’exorcisme chez les Lébous). La hauteur de ce monument permet de visualiser le plafond, support d’une architecture en forme de losange avec des néons.

«L’humanité a bel et bien commencé en Afrique »

Un groupe d’élèves se  tient debout devant une exposition. Ils viennent de l’école privée Madieye Sall, sise aux HLM pour une sortie pédagogique. Ils écoutent religieusement un médiateur du musée, qui donne des explications à chaque exposition. Dans son uniforme marron, Mohamed Thiam, en classe de 3e, tient un calepin en mains et le bout de son crayon dans la bouche. Avec son visage juvénile, il fixe des ossements d’australopithèques.

 « La visite vient de commencer et déjà j’apprécie beaucoup. Tous ces objets datent de très longtemps et c’est vraiment super de pouvoir les voir de si près», se réjouit-il. Un médiateur sert de guide. « Vous voyez, l’humanité a bel et bien commencé en Afrique », peut-on entendre de la bouche de ce dernier, badge au cou. Cette phrase soulève un léger brouhaha dans la troupe. Sac noir en bandoulière, un adulte réclame le silence. C’est Lamine Sané. Professeur d’histoire, il est le responsable de la délégation d’élèves sélectionnés de la 6ème à la 2nde.

Selon lui, visiter ce lieu est une très grande chance. « Nous sommes venus ici sur invitation du musée. En tant que prof d’histoire, je suis émerveillé par toute cette histoire qui se tient là, juste devant moi. C’est extrêmement important de connaitre et de conserver son patrimoine culturel, car c’est le socle même de l’identité de l’être humain », témoigne-t-il. Il regrette cependant le désintérêt que peuvent porter les « jeunes » à l’histoire. « Cela ne fait même pas 45 minutes que nous sommes là, que je vois déjà des élèves qui se plaignent de la fatigue du fait de rester debout alors que moi adulte, je suis tout heureux. Je ne vois même pas le temps passer », se désole-t-il.

Afrique, mère de toute science

  Six exhibitions d’ossements, d’outils et de roches de différentes périodes de l’histoire forment un cercle. L’une d’elles est un énorme dessin d’une carte d’Afrique qui retrace en millions d’années, la longue évolution de l’homme. Sous cette carte, l’inscription « Nous sommes tous africains par notre origine » est écrite en lettres capitales. Deux mètres environ à côté, une tête d’hominidé est soigneusement posée dans une vitrine rectangulaire : celle de l’ « Enfant de Taung »,  australopithecus africanus de sa nomination scientifique. Il s’agit d’une reconstitution d’un crâne, d’une mandibule et d’un endocrâne, découvert en 1924 à Tanug en Afrique du Sud. Au-dessus des vitrines abritant les pièces, sont fixées des écrans plats qui expliquent en infographie les différentes composantes de chaque exposition qui se trouve en dessous.

« Enfant de Taung » , découvert en 1924 en Afrique du Sud (Crédit Photo : Kensio Akpo)

«Pour le moment ce n’est pas trop fameux»

A proximité, une exposition de quatorze œuvres représente l’art rupestre d’Afrique. Elle aborde des thématiques comme la religion et la spiritualité. Juste à côté, un miroir rectangulaire est posé verticalement par terre et adossé au mur. Il porte une inscription pour le moins particulière. Libellée en blanc, on peut lire « Toi aussi, tu es un homo sapiens ».

Uniforme orange, smartphone en mains, il tape la pose pour prendre une photo dans le miroir. Cheikh Omar est venu également en sortie pédagogique, mais s’est détaché de son groupe, histoire de « rapidement prendre une photo ». « Je suis élève en classe de 2nde au collège  La Vertu. Mon école a organisé cette sortie et pour le moment ce n’est pas trop fameux. Je veux juste monter les étages pour voir ce qu’il y a en haut maintenant », indique-t-il.

La sortie de ce lieu conduit dans un couloir. Sur les murs de celui-ci, sont fixés sur des planches en bois, des écrits explicatifs qui retracent l’histoire de la céramique, et l’origine africaine des sciences comme les mathématiques, l’astronomie, la médecine. Certains visiteurs lisent les notes. D’autres prennent des photos. La seconde allée, juste en face est faiblement éclairée. La lueur qui s’en dégage provient des dizaines de panneaux lumineux disposés le long du mur de ce qui est nommé « Les lignes de continuité ». Toussaint Louverture, Hannibal, Kwame Nkrumah, Samory Touré, Barack Obama, etc. Des portraits de grands et célèbres hommes noirs d’à peu près toutes les périodes historiques.

Civilisations africaines

Le prolongement du couloir mène vers « La Salle des civilisations africaines».  C’est une grande salle aux murs blancs. Elle est constituée principalement de masques et de statues. Sur le seuil, un jeune homme, porte un brassard orange avec la mention « Sécurité ». Syria, une médiatrice du musée explique l’importance du masque et du statuaire dans les civilisations africaines. « Les masques sont la représentation de l’origine ancestrale africaine et de l’autorité qui rend compte de ce qui constitue la valeur  humaine. Les sources du droit, de l’ordre et de ce qui constitue de manière appropriée de diriger une société sont dérivées de cosmogonies représentées par des masques ».

  Au fond, un autel recouvert d’une nappe rouge-sang attire singulièrement l’attention. Dessus sont disposées une dizaine de statuettes renvoyant à la culture Yoruba. Posé quelques mètres à côté sur une table blanche, un masque Pendé d’une hauteur de 50 centimètres. Il vient du Zaïre. Délicatement posée sur une surface blanche dans une verrière, une palette Narmer  portant des hiéroglyphes qui date de la première dynastie égyptienne. Réalisé avec du schiste, elle fait 64 centimètres de longueur pour 42 centimètres de largeur.

Sur le mur, des notes renseignent sur les écritures égyptiennes, les sciences et la conception de l’Etat dans Egypte antique. Ce lieu est pour le coup quelque peu spécial. « En fait, beaucoup d’objets présents dans cette salle n’étaient pas destinés à être exposés à la base. Ils ont une grande importance pour leurs pays d’origine et il a fallu négocier pour qu’ils acceptent de les céder », confie Syria.

Autel de divinités Yoruba
(Crédit Photo : Kensio Akpo)

Rapatrier le patrimoine culturel africain

Une vingtaine de marches dirige vers le second étage. Ici, masques et tissus. L’un de ces tissus est le bogolan,  teinture traditionnelle d’Afrique de l’Ouest  pratiquée par des ethnies comme les Dogons du Mali, les Sénoufos de Côte d’Ivoire, etc. Les masques, également posés avec soin dans les marquises, sont celles de civilisations d’Afrique, mais aussi d’Asie, d’Amérique, et d’Océanie.

Descendant de la table sur laquelle il était monté pour photographier des tissus africains, il déplace son trépied de quelques centimètres. Cet homme noir, barbe et cheveux blanchis, est Mamadou Touré « Béhan » (diminutif de Béhanzin). Il est spécialiste en photographie d’histoire. « Je suis contractant du musée. On a fait appel à moi  pour réaliser le catalogue de photos du musée », révèle-t-il. Ce sexagénaire est un véritable passionné. « J’enseigne les arts et cultures à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. L’art est l’essence même de l’être. Le pérenniser relève donc de notre survie en tant qu’hommes. Il est plus qu’urgent de rapatrier tout notre patrimoine culturel sur le continent africain », renchérit-t-il. Sur les murs, des photographies de dizaines de femmes noires historiques avec Rosa Parks, N’daté Yalla, Sir Ellen Johnson Sirleaf, etc.

Une allée à gauche est consacrée aux « appropriations africaines des religions abrahamiques », qui retrace l’histoire des influences extérieures auxquelles ont été exposés l’islam et le christianisme. Dès l’entrée de la salle, sur le mur, un papier glacé représentant « un organigramme qui liste tous les descendants de Cheikh Ahmed Tidjane, fondateur de la confrérie Tidjane », affirme Bambi, assise sur un tabouret. Cette jeune médiatrice est en formation en gestion de patrimoines au département d’histoire à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Sur les murs, des manuscrits de Coran et de sermons d’illustres chefs religieux sénégalais comme Seydina Issa Rouhou Lâhi.

Au centre de la salle, dans une vitrine, sont conservés bonnet et babouches de Serigne Ababacar Sy. Ils sont disposés entre des manuscrits déchiquetés de Coran. Alioune Badara, prend la pose pour une photo, à côté d’un manuscrit de sermon. Cet élève au collège Ouakam est venu visiter les lieux avec son ami. La salle dans laquelle il se trouve actuellement recouvre une importante symbolique pour lui. « En tant que musulman, je suis heureux que le musée ait pensé à construire une salle du genre. Je suis encore plus fier d’être musulman », sourit le garçon. Dans l’angle au fond à droite, sont également conservés des partitions de chorale, des extraits bibliques en français et en hébreu, une liste de tous les actuels évêques du Sénégal, etc.

Organigramme retraçant tous les descendants de Cheikh Ahmed Tijane. (Crédit Photo : Kensio Akpo)

Pour se rendre au troisième et dernier étage du bâtiment, un ascenseur est disponible au rez-de-chaussée. La sortie est une agora, avec du matériel de sonorisation posé çà et là. Aujourd’hui, l’endroit est vide. La seule exposition présente est celle d’un champ de coton pour le moins original. Fruit du travail du sculpteur sénégalais Soly Cissé, il est composé de tiges et roseaux en fer avec du coton authentique en terminaison.  Cette représentation est un clin d’œil aux plantations durant l’esclavage.

 L’accès au musée, qui compte 18 000 objets, est payant depuis le 31 janvier 2019. Il est ouvert du mardi au dimanche de 10 heures à 19 heures. Pour la visite, le prix est de 2000 FCfa par personne et 3000 FCfa avec un guide.

Kensio Akpo

 

A propos de Kensio Akpo 4 Articles
Etudiant au CESTI. Football, Musique et Culture générale. J'aime me dire iconoclaste et subversif pour me trouver un côté "rebelle" , il le faut un peu quand même.

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